L’alimentation du cheval domestique repose sur un principe fondamental souvent négligé : le fourrage constitue la pierre angulaire de son équilibre nutritionnel et physiologique. Depuis des millions d’années, les équidés ont évolué en tant qu’herbivores spécialisés, développant un système digestif complexe capable d’extraire l’énergie et les nutriments des fibres végétales. Aujourd’hui, malgré la domestication et l’utilisation accrue des aliments concentrés, le fourrage demeure l’élément essentiel permettant de maintenir la santé digestive, dentaire et métabolique de ces animaux. La compréhension approfondie du rôle des fourrages permet d’optimiser les rations alimentaires et de prévenir de nombreuses pathologies courantes chez les chevaux modernes.

Physiologie digestive du cheval et assimilation des fourrages

Anatomie du système digestif équin : caecum et côlon

Le cheval possède un appareil digestif unique parmi les herbivores domestiques. Contrairement aux ruminants qui disposent de plusieurs estomacs, le cheval est un monogastrique herbivore, dont l’estomac relativement petit représente seulement 8 à 10% de la capacité totale du tractus digestif. Cette particularité anatomique impose une alimentation fractionnée et régulière. L’estomac équin se divise en deux régions distinctes : une partie non glandulaire particulièrement vulnérable aux ulcères, et une région glandulaire sécrétant l’acide chlorhydrique et les enzymes digestives.

Le cæcum et le côlon constituent les véritables centrales de fermentation du cheval, représentant environ 65% de la capacité digestive totale. Le cæcum, d’une contenance de 25 à 40 litres selon la taille de l’animal, abrite une population microbienne extrêmement dense estimée à 20 kilogrammes de bactéries, protozoaires et champignons. Ces micro-organismes symbiotes permettent la dégradation enzymatique de la cellulose, de l’hémicellulose et de la pectine, composants structurels des parois végétales que le cheval ne pourrait digérer seul. Le gros côlon, avec ses 80 à 100 litres de capacité, poursuit ce processus de fermentation microbienne, assurant l’extraction maximale des nutriments contenus dans les fourrages.

Fermentation microbienne et production d’acides gras volatils

La fermentation des fibres végétales dans le cæcum et le côlon génère principalement des acides gras volatils (AGV) : acétate, propionate et butyrate. Ces métabolites représentent la source énergétique majeure du cheval herbivore, fournissant jusqu’à 70% de ses besoins énergétiques d’entretien. L’acétate, produit en plus grande quantité, sert de substrat pour la synthèse des lipides et la production d’énergie via le cycle de Krebs. Le propionate constitue un précurseur gluconéogénique essentiel, permettant la synthèse de glucose au niveau hépatique, tandis que le butyrate nourrit préférentiellement les cellules de la muqueuse colique.

L’équilibre de cette flore microbienne reste fragile et dépend étroitement de la nature des substrats fournis. Une alimentation riche en fourrages de qualité favorise une population bactérienne diversifiée, dominée par des espèces cellulolytiques comme Fibrobacter succinogenes ou Ruminococcus flavefaciens. À l’inverse,

À l’inverse, une surcharge en amidon non digéré en amont (liée à un excès de céréales ou à des repas trop volumineux) favorise la prolifération de bactéries amylolytiques productrices d’acide lactique. Le pH du cæcum et du côlon chute alors brutalement, entraînant une dysbiose, une libération de toxines et un risque accru de coliques et de fourbure. C’est pourquoi il est recommandé de privilégier les fourrages riches en fibres fermentescibles et de limiter la part d’aliments concentrés mal fractionnés, afin de préserver une fermentation microbienne stable et une production harmonieuse d’acides gras volatils.

Transit digestif et temps de rétention des fibres

Le transit digestif du cheval est intimement lié à la nature des fourrages ingérés. Les fibres longues augmentent le temps de mastication, stimulent la salivation et favorisent une progression régulière du bol alimentaire de l’estomac vers le cæcum. En moyenne, le contenu gastrique est évacué en 1 à 2 heures, tandis que le passage dans l’intestin grêle dure de 1 à 3 heures, ce qui laisse peu de temps à l’amidon pour être digéré si les repas sont trop massifs.

Dans le gros intestin, le temps de rétention des fibres peut atteindre 30 à 48 heures, permettant une fermentation poussée des parois végétales. Plus la ration est riche en fibres structurales (NDF, ADF), plus la vitesse de transit diminue, jusqu’à un certain seuil au-delà duquel le risque de stase augmente. À l’inverse, un excès d’amidon rapidement fermentescible accélère le transit de surface mais perturbe la fermentation de fond. Trouver le bon compromis entre fibres efficaces et densité énergétique est donc essentiel pour maintenir un transit digestif harmonieux chez le cheval.

Le comportement alimentaire naturel du cheval, qui broute entre 12 et 16 heures par jour, permet un apport continu de petites quantités de fibres. En écurie, lorsque l’on concentre les repas sur deux ou trois distributions journalières, on rompt ce schéma physiologique. D’où l’importance d’organiser la distribution des fourrages de façon à limiter les périodes de jeûne prolongé dépassant 4 heures, notamment chez les chevaux sujets aux coliques ou aux ulcères gastriques.

Capacité d’absorption des nutriments issus des fourrages

Les nutriments issus des fourrages sont majoritairement absorbés dans le gros intestin, après fermentation par la flore microbienne. Les acides gras volatils traversent la muqueuse cæcale et colique et sont rapidement utilisés comme source d’énergie par l’organisme. Cette voie énergétique, stable et progressive, diffère de la fourniture rapide de glucose issue de la digestion de l’amidon dans l’intestin grêle. Elle est particulièrement adaptée aux besoins des chevaux de loisir ou de sport d’endurance, pour lesquels une énergie de fond est préférable à des pics glycémiques.

Les protéines contenues dans les fourrages sont en partie dégradées par les micro-organismes, qui synthétisent leurs propres protéines microbiennes. Ces dernières sont en grande partie excrétées, ce qui explique que la valorisation azotée des fourrages par le cheval soit inférieure à celle d’un ruminant. Cependant, une fraction des acides aminés issus de la dégradation des protéines végétales est absorbée dans l’intestin grêle, notamment lorsque le foin présente une bonne valeur en matières azotées digestibles cheval (MADC). Les minéraux (calcium, magnésium) et certains oligo-éléments sont également efficacement absorbés à partir des fourrages.

La capacité d’absorption des nutriments dépend enfin de l’état de la muqueuse intestinale et de la stabilité de la flore. Une transition alimentaire brutale, un changement de lot de foin sans adaptation progressive ou un excès de concentrés peuvent altérer cet équilibre. Pour optimiser la valorisation des fourrages, il est conseillé d’introduire tout nouveau fourrage sur 10 à 15 jours, d’observer la consistance des crottins et l’état corporel, et d’ajuster progressivement les quantités distribuées.

Classification et valeurs nutritionnelles des fourrages pour chevaux

Foin de graminées : dactyle, fétuque et ray-grass

Les foins de graminées constituent la base de l’alimentation fourragère de la plupart des chevaux. Le dactyle, la fétuque élevée et le ray-grass anglais sont parmi les espèces les plus utilisées dans les prairies de fauche. Leur intérêt réside dans leur bonne appétence, leur productivité et leur capacité à fournir une énergie modérée avec une teneur en protéines adaptée à la majorité des chevaux adultes en entretien ou au travail léger. Selon le stade de coupe, on observe toutefois de fortes variations de valeur alimentaire.

Un foin de graminées récolté au stade épiaison apporte généralement entre 0,5 et 0,7 UFC cheval/kg de matière sèche et 60 à 80 g de MADC/kg MS. Plus la plante vieillit, plus la teneur en fibres (NDF, ADF) augmente, au détriment de la digestibilité et de la densité énergétique. Ce phénomène est comparable à du pain qui durcit avec le temps : il nourrit toujours, mais devient plus difficile à mâcher et à valoriser. Pour un cheval de loisir, ce type de foin un peu plus grossier peut toutefois être intéressant pour éviter le surpoids.

Le choix entre dactyle, fétuque et ray-grass dépend aussi de la sensibilité individuelle du cheval. Certains équidés sujets aux fourbures ou au syndrome métabolique équin tolèrent mieux des foins de graminées tardifs, plus riches en fibres et plus pauvres en sucres solubles. À l’inverse, un jeune cheval en croissance ou un cheval de sport aura intérêt à recevoir un foin de prairie plus précoce, plus feuillu et plus énergétique, associé à un concentré ajusté. Dans tous les cas, une analyse en laboratoire reste l’outil le plus fiable pour caractériser la valeur nutritionnelle réelle d’un foin de graminées.

Foin de légumineuses : luzerne et trèfle violet

Les légumineuses comme la luzerne et le trèfle violet se distinguent des graminées par leur forte teneur en protéines et en calcium. Un foin de luzerne de bonne qualité peut contenir de 1 à 0,9 UFC/kg MS et jusqu’à 140 à 180 g de MADC/kg MS, ce qui en fait un allié précieux pour les chevaux ayant des besoins accrus : chevaux de sport intensif, juments en lactation ou jeunes en croissance. La luzerne est aussi riche en minéraux (notamment calcium) et en certains acides aminés essentiels, ce qui contribue à la construction et à la réparation des tissus.

Cependant, cette richesse nutritionnelle impose une utilisation raisonnée chez le cheval. Un excès de protéines peut surcharger le métabolisme azoté, augmenter la production d’urée et d’ammoniac et fatiguer l’appareil respiratoire dans des écuries mal ventilées. De plus, un rapport calcium/phosphore trop élevé peut déséquilibrer la ration s’il n’est pas compensé par des concentrés adaptés. C’est un peu comme utiliser un engrais très concentré au jardin : il est efficace, mais doit être dosé avec précision pour ne pas brûler les plantes.

En pratique, on recommande souvent d’utiliser la luzerne en complément d’un foin de graminées, à hauteur de 20 à 40% du fourrage total, plutôt qu’en fourrage unique. Le trèfle violet, quant à lui, présente une valeur proche mais une structure parfois plus fragile et une sensibilité accrue aux moisissures lors du séchage. Pour les chevaux sensibles sur le plan respiratoire ou métabolique, il est prudent de demander conseil à un vétérinaire ou à un nutritionniste équin avant d’introduire des légumineuses en quantité importante dans la ration.

Ensilage et enrubannage : techniques de conservation et digestibilité

L’ensilage et l’enrubannage sont des techniques de conservation des fourrages basées sur la fermentation lactique en milieu plus ou moins anaérobie. L’ensilage classique, très humide (plus de 50% d’eau), est rarement recommandé chez le cheval en raison du risque élevé de fermentation butyrique, de présence de Clostridium et de troubles digestifs. L’enrubannage, ou foin enrubanné, se situe à mi-chemin entre le foin sec et l’ensilage, avec une humidité résiduelle autour de 30 à 40%. Il est conditionné en balles enveloppées de film plastique, ce qui limite l’oxydation et la poussière.

Sur le plan nutritionnel, un bon enrubannage bien fermenté conserve mieux certaines vitamines que le foin traditionnel et présente une appétence élevée. Il est particulièrement intéressant pour les chevaux souffrant d’allergies aux poussières ou de pathologies respiratoires, car il est peu poussiéreux. En revanche, sa densité énergétique et protéique est souvent supérieure à celle d’un foin sec classique, ce qui nécessite un ajustement précis des quantités distribuées pour éviter le surpoids ou les déséquilibres métaboliques.

L’acidité accrue des fourrages ensilés et enrubannés peut également perturber l’équilibre acido-basique de l’organisme si ces aliments sont utilisés comme unique source de fourrages sans complément minéral adapté. Un apport de minéraux tampon (notamment sodium, calcium, magnésium) est alors recommandé. Enfin, la gestion du stockage et de l’ouverture des balles est cruciale : une balle entamée doit être consommée rapidement (en quelques jours) pour limiter le développement de moisissures, ce qui peut poser des contraintes d’organisation pour les petites structures.

Pâturage frais : composition saisonnière et apports énergétiques

Le pâturage frais représente l’aliment le plus naturel pour le cheval, mais aussi le plus variable. Au printemps, l’herbe est jeune, très riche en eau, en sucres solubles (dont les fructanes) et en protéines. Elle fournit une énergie importante, avec des valeurs pouvant dépasser 0,9 à 1 UFC/kg MS, ce qui en fait une source d’énergie plus concentrée que beaucoup de foins. Pour un cheval peu actif ou sujet au syndrome métabolique équin, cette herbe de printemps peut rapidement devenir un « piège » si le temps de pâturage n’est pas maîtrisé.

En été, surtout en période de sécheresse, la teneur en matière sèche augmente tandis que la qualité des protéines et des fibres peut se dégrader. À l’automne, certaines prairies connaissent une « repousse » riche en sucres, notamment par nuits froides et journées ensoleillées, ce qui peut à nouveau augmenter le risque de fourbure nutritionnelle. L’hiver, les pâtures sont souvent pauvres et ne suffisent plus à couvrir les besoins d’entretien, imposant un apport complémentaire en foin. On voit donc que la gestion du pâturage saisonnier demande une observation attentive des prairies et de l’état corporel du cheval.

Pour tirer pleinement parti du pâturage tout en limitant les risques, il est utile de raisonner le temps de sortie, d’utiliser éventuellement des muselières de pâturage pour les chevaux à risque, et de prévoir des périodes de transition entre vie au pré et vie en box. On peut comparer cela à un sportif qui passe d’un entraînement modéré à un entraînement intensif : il a besoin d’une montée en charge progressive pour s’adapter sans se blesser. Une surveillance régulière du poids, de l’encolure (score d’adiposité) et de la locomotion permet d’ajuster le temps de pâturage au fil des saisons.

Quantification des besoins en fibres selon l’activité équine

Chevaux de loisir et besoins d’entretien en cellulose

Les chevaux de loisir, travaillant de manière légère à modérée, couvrent l’essentiel de leurs besoins énergétiques avec des fourrages de bonne qualité. Les recommandations actuelles préconisent un minimum de 1,5% du poids vif en matière sèche de fourrage par jour, soit environ 8 à 10 kg de foin pour un cheval de 500 kg. Dans la pratique, offrir du foin à volonté à un cheval de loisir en bon état corporel, avec un foin de graminées modérément énergétique, est souvent la stratégie la plus simple pour respecter ses besoins en cellulose.

La cellulose et les autres fibres structurales assurent non seulement l’apport énergétique de fond, mais aussi la satiété comportementale grâce au temps de mastication. Un cheval de loisir nourri principalement au foin présente généralement un comportement plus stable, moins sujet à l’ennui et aux stéréotypies, qu’un cheval recevant beaucoup de concentrés. Si votre cheval a tendance à prendre de l’embonpoint malgré un travail modéré, le choix d’un foin plus « tardif », plus fibreux et légèrement moins riche en énergie, peut permettre de conserver un apport suffisant en fibres sans excès calorique.

Pour affiner la ration, on peut se baser sur le score d’état corporel (de 1 à 9) et viser une note de 5 à 6 pour la plupart des chevaux de loisir. Si le cheval grossit, il est préférable de diminuer la densité énergétique du fourrage (en changeant de lot ou en mélangeant avec un foin plus fibreux) plutôt que de réduire drastiquement la quantité de fibres, afin de ne pas mettre en péril sa santé digestive.

Chevaux de sport : ratio fourrages-concentrés optimisé

Les chevaux de sport (CSO, dressage, concours complet, endurance, trotteurs, galopeurs) ont des besoins énergétiques plus élevés, en particulier lors des périodes d’entraînement intensif et de compétition. Pourtant, même pour ces athlètes, le principe « fourrage d’abord » reste valable. Dans la plupart des cas, on recommande que le fourrage représente au minimum 50 à 60% de la ration totale en matière sèche, voire davantage pour les disciplines d’endurance où l’énergie issue des acides gras volatils est particulièrement intéressante.

Le ratio fourrages-concentrés doit être ajusté en fonction de l’intensité du travail, du tempérament et du métabolisme de chaque cheval. Un cheval de CSO nerveux supportera parfois mal des apports massifs d’amidon, qui peuvent accentuer l’excitabilité. Dans ce cas, augmenter la part de fourrage de haute qualité (foin de prairie précoce, complément de luzerne) et compléter avec des sources de lipides (huile végétale) permet de couvrir les besoins sans provoquer de pics glycémiques. À l’inverse, un cheval flegmatique très sollicité pourra nécessiter un apport plus important en céréales digestibles (avoine, orge traitée, aliments composés) tout en conservant un socle de fourrages conséquent.

Sur le plan pratique, il est recommandé de ne pas dépasser 1 à 2 g d’amidon/kg de poids vif par repas et de fractionner les apports concentrés en 3 voire 4 prises quotidiennes lorsque les besoins sont élevés. Vous pouvez vous demander : est-il vraiment possible de concilier performances sportives et grande quantité de fourrages ? L’expérience de nombreux cavaliers et les données scientifiques récentes confirment que des chevaux nourris avec 2% de leur poids vif en fourrages de haute qualité, associés à une complémentation concentrée bien calculée, présentent souvent une meilleure endurance, une récupération plus rapide et moins de troubles digestifs.

Juments gestantes et lactantes : ajustement des apports fibreux

Les juments gestantes et lactantes ont des besoins spécifiques, tant en énergie qu’en protéines et minéraux. Durant les deux premiers tiers de la gestation, les besoins restent proches de ceux d’un cheval adulte en entretien, et une ration basée sur des fourrages de bonne qualité suffit généralement, avec une légère complémentation minérale et vitaminique. C’est au dernier tiers de gestation que les besoins augmentent de manière significative, en lien avec la croissance rapide du fœtus.

Dans cette phase, il est judicieux d’assurer un apport de fourrages de haute valeur nutritive, par exemple un mélange de foin de graminées et d’une proportion modérée de luzerne. La luzerne apporte des protéines de bonne qualité et du calcium, utiles pour le développement osseux du fœtus. Après le poulinage, en phase de lactation, les besoins explosent : la jument doit produire un lait riche, ce qui demande une énergie et des protéines supplémentaires. Une jument allaitante peut consommer jusqu’à 3% de son poids vif en matière sèche, dont une grande partie sous forme de fourrages très digestibles.

Augmenter la quantité de fourrage disponible, veiller à ce que la jument ait accès à du fourrage quasiment en continu, puis compléter avec un aliment concentré spécifique « élevage » permet de sécuriser la santé digestive tout en couvrant les besoins élevés. Là encore, on peut faire l’analogie avec une athlète de haut niveau en période de maternité : son alimentation doit être à la fois riche et équilibrée, sans « vides » alimentaires, pour préserver sa propre condition physique tout en nourrissant correctement son jeune.

Pathologies liées aux déséquilibres fourragers

Coliques de stase et insuffisance en fibres longues

Les coliques de stase font partie des principales urgences digestives chez le cheval. Elles surviennent lorsque le contenu intestinal progresse mal, se dessèche ou forme des bouchons, notamment au niveau du côlon. Une insuffisance de fibres longues dans la ration est un facteur de risque majeur : sans ces « balais végétaux », le transit perd son efficacité mécanique. Les rations à base de granulés ou de céréales, peu volumineuses et rapidement ingérées, n’assurent ni la mastication prolongée ni le volume digestif nécessaires.

Le manque d’eau, l’absence de mouvement (chevaux confinés au box) et l’ingestion excessive de paille de litière (plus de 3 kg/jour) accentuent ce risque. Comment prévenir ces coliques de stase ? En garantissant un apport minimal de 1,5% du poids vif en foin ou autre fourrage structuré, en offrant une eau propre à volonté et en favorisant l’exercice quotidien. L’utilisation de filets à foin à petites mailles peut aussi aider à prolonger le temps d’ingestion et à stabiliser le transit.

Lorsqu’une ration est modifiée (changement de foin, introduction d’un enrubannage, modification des quantités de concentrés), il convient d’opérer une transition progressive sur 10 à 15 jours. Surveiller la fréquence et la consistance des crottins est un indicateur simple mais précieux de la santé digestive. Un ralentissement du transit, des crottins plus secs ou en boulettes doivent alerter le propriétaire et inciter à consulter rapidement le vétérinaire.

Ulcères gastriques et rôle tampon des fourrages

Les ulcères gastriques sont très fréquents chez le cheval de sport et les chevaux vivant en box, avec des taux de prévalence dépassant 60% dans certaines études. L’une des causes majeures est la production continue d’acide par l’estomac, combinée à des périodes de jeûne prolongé et à une absence de « tapis » fibreux protecteur. Contrairement à d’autres espèces, l’estomac du cheval sécrète de l’acide chlorhydrique en permanence, même en l’absence de nourriture. Lorsque le cheval reste plusieurs heures sans fourrage, l’acide vient au contact de la partie non glandulaire de l’estomac, fragile, et favorise l’apparition de lésions ulcéreuses.

Les fourrages jouent ici un double rôle protecteur. D’une part, la mastication prolongée du foin ou de l’herbe stimule une production abondante de salive, riche en bicarbonates, qui exerce un effet tampon sur l’acidité gastrique. D’autre part, les fibres forment une couche flottante dans l’estomac, limitant les éclaboussures acides sur la muqueuse non glandulaire, notamment lors de l’exercice. Donner systématiquement du fourrage avant les concentrés, et idéalement mettre du foin à disposition quasi permanente, est donc une mesure clé de prévention des ulcères.

Chez les chevaux déjà atteints, la ration doit être revue en profondeur : réduction des amidons, augmentation de la part de fourrages de bonne qualité, fractionnement des repas, voire utilisation de fourrages plus digestibles (luzerne fibreuse, substituts de foin humidifiés) pour limiter les douleurs. Une analogie simple permet de comprendre ce rôle tampon : imaginez votre estomac vide rempli d’acide puis comparez-le à un estomac contenant une soupe épaisse qui amortit le liquide acide. C’est exactement ce que font les fibres pour l’estomac du cheval.

Fourbure nutritionnelle et excès de fructanes dans l’herbe

La fourbure nutritionnelle est une affection grave du pied, souvent liée à des erreurs alimentaires. Elle est fréquemment observée au printemps ou à l’automne, lorsque l’herbe jeune est riche en fructanes et autres sucres non structuraux. Ces glucides échappent parfois à la digestion dans l’intestin grêle et arrivent en quantité excessive dans le gros intestin, où ils sont rapidement fermentés, abaissant brutalement le pH. Cette acidose colique entraîne une mort massive de bactéries, la libération de toxines et une inflammation systémique qui se manifeste au niveau du pied.

Les chevaux obèses, porteurs d’un syndrome métabolique équin ou d’une résistance à l’insuline sont particulièrement à risque. La gestion des fourrages et du pâturage est alors cruciale : limiter l’accès à l’herbe riche en sucres (début de matinée par temps froid et ensoleillé), privilégier un foin tardif pauvre en sucres, et utiliser éventuellement des muselières de pâturage pour restreindre l’ingestion. Il est également judicieux de fractionner le temps de sortie au pré et de surveiller de près l’état de l’encolure, indicateur d’une adiposité excessive.

En cas de suspicion de fourbure (cheval raide, réticent à se déplacer, appuis particuliers), la première mesure d’urgence consiste à retirer immédiatement les sources de sucres rapides (herbe verte, concentrés) et à ne proposer que du foin adapté, associé à un avis vétérinaire sans délai. La prévention passe avant tout par une gestion raisonnée des fourrages et du pâturage, en tenant compte du profil métabolique de chaque individu.

Myopathie atypique et ingestion d’érable sycomore

La myopathie atypique est une affection musculaire souvent fatale, liée à l’ingestion de graines ou de jeunes plantules d’érable sycomore (Acer pseudoplatanus). Bien qu’elle ne soit pas directement causée par le fourrage, elle survient principalement chez des chevaux au pâturage pauvre en herbe, qui se mettent alors à consommer des éléments non alimentaires présents dans la parcelle, comme les samares (graines ailées) ou les jeunes pousses d’érable. On voit ici le lien indirect entre la qualité du fourrage disponible au pré et ce type de pathologie.

La toxine incriminée, l’hypoglycine A, perturbe le métabolisme énergétique dans les cellules musculaires, entraînant une destruction massive des fibres musculaires. Les chevaux atteints présentent une faiblesse marquée, une raideur, une urine foncée et une grande douleur. La prévention repose essentiellement sur la gestion des pâtures : éviter de faire pâturer des chevaux sur des parcelles où des érables sycomores sont présents, surtout à l’automne et au printemps, et s’assurer que les chevaux disposent en permanence de fourrages suffisants pour ne pas être tentés de consommer ces graines toxiques.

Si la suppression des arbres est impossible, il est recommandé d’installer des clôtures pour interdire l’accès aux zones à risque, de ramasser régulièrement les samares et les jeunes plantules, et de renforcer l’alimentation en foin sur ces périodes critiques. Une ration fourragère bien pensée ne protège pas seulement l’appareil digestif : elle évite aussi les comportements de « débroussaillage » dangereux dans des pâtures carencées.

Critères de sélection et analyse qualitative des fourrages

Stade de récolte et teneur en matières azotées totales

Le stade de récolte est l’un des principaux déterminants de la qualité d’un foin. Plus la plante est jeune au moment de la coupe, plus elle est riche en matières azotées totales (MAT) et en énergie, et plus ses fibres sont digestibles. À l’inverse, un foin récolté tardivement, lorsque les graminées ont monté en graines et que les tiges sont lignifiées, présente une teneur plus faible en MAT et une digestibilité réduite. Pour le cheval, cela se traduit par des besoins plus importants en quantité de foin pour couvrir la même dépense énergétique.

Dans la pratique, un foin de première coupe récolté autour du stade épiaison offre souvent un bon compromis entre valeur énergétique, teneur en protéines et structure satisfaisante pour la mastication. Les foins très précoces ou de deuxième coupe, très fins, peuvent être trop riches pour certains chevaux et ne pas assurer une usure dentaire suffisante. Ils conviennent mieux à des chevaux aux besoins élevés ou présentant des difficultés de mastication. En observant la proportion de feuilles et de tiges, l’épaisseur des tiges et la présence d’épis, on peut déjà se faire une première idée du stade de récolte et donc de la valeur probable du foin.

Pour aller plus loin, une analyse de laboratoire permet de quantifier précisément la teneur en MAT et de vérifier si le foin est adapté au type de chevaux nourris. Par exemple, un foin à 16% de MAT conviendra bien à des juments allaitantes ou des jeunes en croissance, tandis qu’un foin à 8-10% de MAT sera suffisant pour des chevaux adultes au repos ou en travail léger. Adapter le stade de récolte au profil de votre troupeau est l’une des clés d’une alimentation équine équilibrée et économiquement rationnelle.

Indices de digestibilité : MAT, NDF et ADF

Au-delà des impressions visuelles et olfactives, les indices de digestibilité fournis par les analyses de laboratoire sont des outils précieux pour évaluer un fourrage. Les matières azotées totales (MAT) donnent une indication de la teneur en protéines brutes, mais ne reflètent pas toujours la digestibilité réelle pour le cheval. C’est pourquoi l’on utilise aussi des valeurs spécifiques comme les MADC (Matières Azotées Digestibles Cheval) et des indices de structure comme la NDF (Neutral Detergent Fiber) et l’ADF (Acid Detergent Fiber).

La NDF représente l’ensemble des parois végétales (cellulose, hémicellulose, lignine) et est corrélée à la satiété et au volume du fourrage. Plus la NDF est élevée, plus le fourrage est « structuré », mais au-delà d’un certain seuil, la digestibilité diminue. L’ADF, qui regroupe la cellulose et la lignine, est encore plus liée à la digestibilité : une ADF élevée signifie généralement un fourrage moins digestible. On peut comparer la lignine à un « ciment » qui entoure les fibres : utile pour la rigidité de la plante, mais difficilement attaquable par les bactéries digestives.

En combinant MAT, NDF et ADF, on peut identifier si un foin est plutôt « riche et tendre » ou « grossier et peu énergétique ». Par exemple, un foin à 12% de MAT, 55% de NDF et 35% d’ADF sera adapté à un cheval de loisir en bon état, tandis qu’un foin à 16% de MAT, 45% de NDF et 28% d’ADF conviendra mieux à un cheval de sport ou à une jument en lactation. Demander ce type d’analyse, encore peu répandu en filière équine, permet de raisonner précisément la complémentation en concentrés et d’éviter des dépenses inutiles.

Détection des contaminants : moisissures et poussières

La qualité sanitaire du fourrage est aussi importante que sa valeur nutritive. Un foin peut être correctement équilibré sur le plan énergétique et protéique tout en étant impropre à la consommation à cause de contaminants : moisissures, poussières, corps étrangers. Les moisissures produisent des mycotoxines susceptibles d’entraîner des troubles digestifs, une baisse d’immunité, des problèmes hépatiques ou des atteintes de la reproduction. Visuellement, elles se manifestent par des zones grisâtres, des agglomérats, une odeur de moisi ou de terre humide.

La poussière, souvent liée à une récolte trop tardive, à un séchage insuffisant ou à des conditions de stockage médiocres, est un facteur de risque majeur pour les affections respiratoires (toux, emphysème, RAO). Un simple test consiste à secouer une poignée de foin dans un rayon de lumière : si un nuage de particules se forme, le foin est probablement trop poussiéreux pour des chevaux sensibles. Un foin de bonne qualité doit dégager une odeur agréable d’herbe séchée, sans piquer le nez ni provoquer de toux lors de sa manipulation.

En cas de doute, il est préférable de faire analyser le fourrage pour la présence de mycotoxines ou, au minimum, de ne pas l’utiliser pour des chevaux fragiles (vieux chevaux, poulains, chevaux de sport). L’humidification du foin (trempage court ou utilisation de foin enrubanné) peut réduire la charge en poussières, mais ne corrige pas un problème de moisissures profondes. La meilleure stratégie reste la prévention : récolte au bon stade, séchage suffisant, stockage à l’abri de l’humidité et bonne rotation des stocks.

Stratégies de rationnement et distribution des fourrages

Fractionnement des repas et prévention des troubles digestifs

Le fractionnement des repas est un principe fondamental pour respecter la physiologie digestive du cheval. Idéalement, le cheval devrait avoir accès à une source de fibres quasi en continu, imitant son comportement naturel de broutage. Lorsque le fourrage ne peut pas être distribué à volonté, il est alors essentiel de multiplier les repas (au moins trois à quatre distributions quotidiennes) afin de limiter les périodes de jeûne prolongé, particulièrement délétères pour l’estomac.

Un bon schéma consiste à proposer la majeure partie du foin en fin de journée et pendant la nuit, période où le cheval est souvent le plus inactif. Les concentrés, s’ils sont nécessaires, doivent être distribués en petites quantités et jamais sur un estomac vide : on veillera toujours à ce que le cheval ait consommé du fourrage avant sa ration concentrée. Cette stratégie simple réduit le risque d’ulcères, d’acidose du gros intestin et de coliques de stase.

Pour les structures où le passage du soigneur est limité, l’utilisation de systèmes de distribution automatique ou de filets à foin à grande capacité permet de prolonger le temps d’accès au fourrage. Le maître mot reste la régularité : des horaires très variables, avec de longues périodes sans foin suivies de repas copieux, constituent une des pires configurations pour la santé digestive du cheval.

Filets à foin et ralentisseurs d’ingestion

Les filets à foin et autres systèmes de slowfeeding (râteliers à petites mailles, box à foin restrictifs) sont devenus des outils incontournables pour de nombreux propriétaires. Leur objectif est de ralentir la vitesse d’ingestion, d’augmenter le temps de mastication et de reproduire un rythme alimentaire plus proche de celui du cheval au pâturage. Un cheval qui avale 4 à 5 kg de foin en quelques heures se retrouve ensuite à jeun pendant une longue période, avec tous les risques que cela comporte ; en revanche, le même volume réparti sur 10 à 12 heures grâce à un filet assure une occupation et une protection gastrique bien meilleures.

Ces dispositifs sont particulièrement utiles pour les chevaux gloutons, les animaux en surpoids ou ceux qui vivent en groupe et qui auraient sinon tendance à monopoliser le fourrage. Bien choisis et correctement installés, ils limitent aussi le gaspillage de foin et le piétinement. Il convient néanmoins de veiller à la sécurité : taille des mailles adaptée pour éviter que les sabots ou les fers ne se coincent, hauteur de fixation suffisante mais pas excessive, vérification régulière de l’état du matériel.

En extérieur, les râteliers couverts associant filets à foin permettent de protéger le fourrage des intempéries tout en offrant une distribution lente. À l’intérieur des boxes, placer le filet dans un angle sûr et stable réduit les risques de blessures. L’observation du comportement de votre cheval les premiers jours d’utilisation est essentielle : certains s’adaptent immédiatement, d’autres ont besoin d’une période d’apprentissage pendant laquelle on peut augmenter progressivement le niveau de restriction.

Complémentation minérale et vitaminique des rations fourragères

Une ration basée majoritairement sur des fourrages, même de très bonne qualité, ne couvre pas toujours l’ensemble des besoins en minéraux et vitamines du cheval, en particulier pour certains éléments clés comme le cuivre, le zinc, le sélénium ou la vitamine E. Les fourrages sont aussi soumis aux particularités des sols d’où ils proviennent : un sol pauvre en oligo-éléments donnera un foin carencé, ce qui peut se répercuter sur la santé des chevaux (problèmes de corne, baisse d’immunité, troubles reproducteurs).

C’est pourquoi il est généralement recommandé d’ajouter à la ration un complément minéral vitaminé (CMV) adapté au type de fourrage et au profil du cheval. Un CMV spécifique « fourrage seul » sera par exemple formulé pour des chevaux recevant peu ou pas d’aliments concentrés industriels. Lorsque des aliments complets (mueslis ou granulés) sont distribués en quantités conformes aux recommandations du fabricant, ils couvrent en partie ces besoins, mais si les rations sont réduites, un apport minéral séparé reste souvent nécessaire.

Sur le terrain, deux approches coexistent : les blocs à lécher en libre-service, pratiques mais dont la consommation est très variable d’un cheval à l’autre, et la distribution quotidienne mesurée d’un CMV en poudre ou en granulés dans une petite ration. Cette seconde approche permet un apport plus précis et plus constant. En combinant un fourrage bien choisi, analysé si possible, et une complémentation minérale et vitaminique correctement dosée, on obtient une ration fourragère réellement complète, capable de soutenir la santé, la performance et la longévité du cheval.